DSAA EEM

DSAA EEM / Rencontre avec Anne LENOIR, Directrice du Centre Wallonie-Bruxelles

Décembre 2017

Durant six ans Anne Lenoir a dirigé le Centre culturel Wallonie-Bruxelles à Paris, faisant du lieu un phare et une plate-forme d'échanges incontournable pour la culture belge et la francophonie. Esthète, passionnée, humaniste, Anne Lenoir a imprimé sa marque sur la programmation du Centre... Un parcours humain et professionnel sans compromis qu'elle partage lors d'un déjeuner avec trois étudiants du DSAA EEM.

Propos recueillis par Solenne Bermudez, Margaux Drocourt, Paolo Morvan. 

Mise en forme : Éric Dubois

 

 

 

Interview réalisée à Paris en décembre 2017, quelques mois avant la fin de mandat d'Anne Lenoir, à la tête du Centre Wallonie-Bruxelles. Fidèle invité des spectacles et expositions du CWB, le DSAA Événémentiel et Médiation de l'école Boulle souhaite ici rendre hommage à celle qui a été si généreuse et attentionnée pour nos étudiants. Merci pour la culture, pour les livres, pour les sourires. E.D.

 

 
 

A. L. : Anne Lenoir, Directrice du Centre Wallonie-Bruxelles

A. S. : Ariane Skoda, Conseillère arts visuels

 

Anne, quel est votre parcours avant le Centre Wallonie-Bruxelles (CWB) à Paris ? Qu'est ce qui vous a mené à sa direction ?

 

A. L. J'ai un parcours un peu bizarre. Je suis philosophe de formation, et spécialiste des philosophes Présocratiques. La philosophie était une passion, et il s’agissait d'études gratuites, et simplement de réflexion. Nous étions peu à l'Université de Liège, et j'avais juste un tout petit don... En philosophie je n'ai jamais compris grand chose, sauf que je traduisais le latin et le grec à vue, ce qui me permettait de corriger les extrapolations de professeurs dans des traductions Présocratiques. J'ai donc retraduit toute une partie de "L'art d'aimer" d'Ovide, par exemple. Mais bien entendu, pour changer les choses, j'ai fini mes études en deux ans, tout s'est bien passé... Je m'étais mariée. 

 

J'avais dit à mon mari de l'époque : « Je t'épouse, mais je t'interdis d'aller sous le drapeau ». En Belgique, le service militaire dure un an, et c'est de la perte de temps, alors que l'on peut donner toute son énergie positive à plein d'autres choses. Il fallait donc foutre le camp de Belgique ! Et pour foutre le camp, mon mari ingénieur a trouvé un poste à la coopération et nous sommes partis au Congo. Nous y sommes restés dix ans. J'ai été engagée au Lycée Prince de Liège, qui était l'École belge, et je donnais aussi des cours de philosophie chez les Français. J'adorais être avec les élèves, c'était trop trop... Génial. J'étais ultra gauche, langage provoque, résultat, dans cette société ex-colonialiste, bourgeoise, mon cours de morale dérangeait. 

 

On m'a demandé, à l'Ambassade de Belgique de Kinshasa toujours, de diriger le centre d'information culturelle. C'est là où j'ai pu monter de grandes expositions avec des noms connus d'artistes africains comme Chéri Samba, organiser des concerts, des rencontres littéraires et, parallèlement, des projets métissés de théâtre avec des jeunes de l'École américaine et du Lycée africain. C'est à l'Ambassade de Belgique que l'on est venu me trouver pour animer le centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa. C'était fabuleux, j'avais une équipe constituée uniquement de collaborateurs africains. En 89, les accords de coopération cessaient, nous sommes donc rentrés en Belgique de manière très originale. 

 

Je suis rentrée en jeep. C'est-à-dire au volant de ma propre jeep, mon mari d'une autre jeep, avec des amis. Le tout, accompagné de mon fils qui avait cinq ans. Nous sommes partis de Kinshasa, Congo, Gabon, Cameroun, Nigéria, Niger, Algérie, Maroc en trente-cinq jours. J'avais tout préparé. Ce superbe voyage nous a donné à tous les émotions les plus intenses parce que c'était la vie à la rude, mais aussi parce que l'on se retrouve face à des Touaregs. Mon fils savait mettre un cheich, du khol dans ses yeux pour les problèmes de sable, par ce que les Touaregs lui avaient appris.

 

 

Pourquoi avoir choisi de partir en jeep ?

 

A. L. C'est l'habitude de la jeep. Tous les weekends nous faisions des voyages. Avec les congés on partait en jeep en brousse, sur des pistes hautement improbables... Un jour je voulais aller voir des chutes à la frontière de l'Angola, j'y suis restée bloquée six jours, les pistes étaient impraticables. J'ai eu une chance extraordinaire, je n'ai jamais eu un problème. Mais, quand j'arrivais (je parlais un peu lingala), j'allais toujours trouver le chef de village pour demander sa protection. J'apportais des brics et brocs de Kinshasa et en échange, eux me donnaient des fruits et légumes. J'ai sillonné tout le Congo… À cette époque j’ai été repérée par le Responsable des relations internationales pour la Belgique francophone pour les relations culturelles, qui m'a dit « Dès que tu rentres, je t'engage ». 

 

Il m'engage alors dans le secteur culturel pour le cinéma. Je ne connaissais que deux trois mots du cinéma belge, et là j'ai eu une chance fabuleuse. J'ai fréquenté tous les cinéastes… Je devais faire passer des films d'André Delvaux, un des pères du cinéma belge mais je ne savais pas comment en parler. M. Delvaux, grand monsieur, me demande « Vous venez d'où vous, pour parler ainsi ? », je lui réponds « Je vais être très claire, je viens de la brousse ». Et progressivement, tous les réalisateurs sont devenus des amis très proches. Puis ça a été les arts visuels, les foires du livre, danse, théâtre, musique. Après j'ai chapeauté l'ensemble du secteur culturel pour les relations internationales. Cela veut dire une vie magnifique d’ouverture

 

J'ai voyagé partout dans le monde. Mais ce n'est pas du sightseeing. À Sao Paulo, j'ai eu une fois les photos des artistes que l'on présentait, bloquées en douane, j'ai signé des faux, j'ai fait sortir les photos. J'ai organisé les présences d'éditeurs belges dans toutes les foires et salons du livre internationaux dont, mon grand coup de cœur, le Liban. J'ai été dans les cinémathèques un peu partout en Europe pour présenter à chaque fois des artistes. La stratégie que j'ai toujours eu, c'est d'abord de montrer quelqu'un de connu, style les frères Dardenne, Delvaux ou Storck à l'époque, pour qu'après il y ait des rétrospectives de la jeune génération. C'est le seul moment où j'instrumentalisais un peu les créateurs.

 

 

Qu’est-ce qui vous a amenée au CWB de Paris ?

 

A. L. Le centre Wallonie-Bruxelles, bizarre affaire ! Les nominations étaient politiques, et je ne suis pas politique. J'ai le cœur à gauche parce que je suis bien constituée, c'est tout. Je n'ai jamais été proche des ministres, je n'avais aucune chance. Sauf qu'arrive une nouvelle direction à WBI (Wallonie-Bruxelles International est une administration publique chargée des relations internationales Wallonie-Bruxelles) qui décide de faire un concours, donc j'ai eu ce poste par concours. Parce qu'il y a eu des directeurs qui n'en avaient rien à faire, mais les salles étaient vides, c'était un scandale. 

 

Nous sommes un service public, là pour porter les créateurs et pas son nombril. Mais le plus rigolo, c'est que je ne peux pas m’empêcher ; et c'est génétique, d'être insolente. Il y avait des questions à la con, que j'ai démolies en expliquant que je suis dans un service de valorisation au service des créateurs... Manque de bol, après le concours je rencontre le numéro deux de mon administration et lui dit que certains posent quand même des questions à la con. C'était lui… Mais ça a marché ! Et c'est pour cela que je suis là ! 

 

Très bon appétit ! Question suivante !

 

 

Vous dites qu'il va de nouveau y avoir un concours pour la suite, mais cela fait combien de temps que vous êtes à la direction du Centre ?

 

A. L. Cinq ans, et je quitte le trente juin 2018. Pascale Delcominette, la Pdg des relations internationales est une femme formidable avec qui je m'entends super bien m'avait dit de prolonger un peu. Je lui ai dit non. Mon seul rôle est d'être passeuse et pas de m'incruster. 

 

 

Ce qui frappe au CWB, outre la création belge, c'est des constantes tels l'immigration, le voyage. Comment votre parcours a t-il influencé la direction artistique du Centre ? 

 

A. L. Quand j'ai pris les fonctions, j'ai d'abord voulu capter comment cela fonctionnait. J'apprends qu'au Centre il y avait un festival Francophonie Métissée, alors je demande comment cela se passait. Le dernier était sur le Congo mais il n'y avait pas de congolais, ou alors un ou deux vivants. Du festival Francophonie Métissée on en a fait un bijou de métissage, un bijou de public métissé. Pour moi le dialogue interculturel est très important. Nous nous enrichissons mutuellement. C'est dans le métissage que le langage devient porteur, c'est tout. Je trouvais ça tellement important. Nous avons eu quarante lycéens dans la salle, qui en parlaient encore le lendemain et à qui j'ai envoyé des affiches car ils voulaient garder le souvenir du spectacle, tellement le langage est important, capital. 

 

A. S.  On reçoit énormément de propositions, de projets qui nous parviennent et on étudie leur pertinence. Parmi les propositions il nous est arrivé d'en retenir certaines, surtout de directeurs de musées ou de centres d'arts en Belgique.

 

A. L. Je ne sais pas si vous étiez là quand on a fait Madagascar. C'était il y a deux ans, et j'avais lu le nom des Dizzy Brains dans la presse, un groupe Rock garage de malgaches qui n'ont pas vingt ans. La presse était dithyrambique, je me suis dit que je les voulais pour le festival. Ils sont venus. La presse l'avait dit, ils étaient géniaux et heureusement ils chantaient en malgache. C'était l'ouverture du festival, je jouais provoque. Je l'ai fait exprès par rapport à ma propre communauté, je voulais que ce soit des malgaches. Ça n'a pas bien été vu du côté du Ministre. Madagascar est une dictature éhontée, et c'est là qu'avait lieu le sommet de la francophonie... L'Ambassadeur dansait tandis qu'eux chantaient très provoque « Finger Up ! ». C'était génial. 

 

 

Si vous deviez citer trois moments qui ont marqué votre direction du CWB ?

 

A. L. Quand je suis arrivée au Centre, j’ai expliqué à mes collaborateurs et collaboratrices après deux trois séances « Écoutez les chéris, c’est pas parce que je suis une vieille peau que je vais me taper les trois programmes tous les soirs ! Alors quelle va être la dynamique ? Quelle va être l’esprit d’ouverture ? » Ça a été un travail énorme de recherche d’ouverture, de public… La direction précédente interdisait de parler de partenariats, on ne pouvait pas être partenaire. Or, quels partenariats ai-je dressé ? Avec les plus grands noms : le centre Pompidou et la section du musée d’Art Moderne, la Maison de la Poésie, le théâtre de la Bastille, la Maison des métallos… Mais à chaque fois dans un rapport personnel et privilégié avec l’équipe. C’est aussi le soutien aux créateurs invités dans les autres structures. Au-delà du travail du public, il y a le travail à la fois dans la salle de spectacle et avec Ariane, tout le réseautage que nous avons tissé en arts visuels. On est un peu des marchands de souk ! On est là pour porter les créateurs. 

 

 

Finalement, c’est un métier à risque, vous portez les projets artistiques des créateurs...

 

A. L. Les créateurs sont au cœur du débat. J’organise, par exemple, chaque mois des déjeuners professionnels. J’ai une chance dingue, j’ai un appartement trop mignon, faudra que vous veniez faire la fête chez moi ! Il est très grand, il a du style et il est dans un quartier populaire, ce que je voulais !

 

A. S.  Ces déjeuners privés ont vraiment permis de rencontrer des professionnels de haut niveau, le directeur du musée d’Art Moderne de la Ville de Paris par exemple, Antoine de Galbert, Directeur de la Maison rouge, le Directeur du Petit Palais, Didier Ottinger du Centre Pompidou… En fonction du contenu de l’exposition, on cible les professionnels du secteur de la forme d’art concerné. 

 

 

Vous parliez des partenariats et de la volonté de ne pas avoir que des « vieux » partenariats. Comment s’est fait le rapprochement avec le DSAA Événementiel et Médiation de l’École ?

 

A. L. Grâce à Eric Dubois, et on avait rencontré la documentaliste de l’école, Valérie Winter et la CPE en charge des arts appliqués, Marie-Pierre Zavan. Et donc ça se développe maintenant, en arts visuels Ariane a tellement diversifié les visites commentées d’expositions. On propose ces visites sur rendez-vous, on envoie les informations aux écoles d’art. Il y a aussi des collèges et des lycées qui nous contactent spontanément. Il y a des demandes régulières sur des expositions. L’Académie Charpentier revient régulièrement. On a un partenariat avec Cité jeunesse, une association en Seine Saint Denis qui cherche à sensibiliser à l’art et à la culture les jeunes de cette région.

 

Je viens de signer trente courriers à usage des conservatoires et écoles de musique pour susciter l’intérêt et proposer quelques places. Aussi avec Culture du Cœur, c’est très très important. Je viens de travailler avec un foyer de jeunes. Le premier retour que j’ai eu de leur part, c’est très marrant, il se trouve qu’à un moment la danseuse s’est retrouvée nue sur scène. Un d’entre eux est parti en disant « C’est dégueulasse ici ! ». On a un beau partenariat avec le lycée Jean Zay de Paris. Vous connaissez le lycée Jean Zay ? C’est génial ! C’est le lycée d’excellence. Et en quoi est-il excellent ? Ce sont des enfants surdoués venant de milieux défavorisés. Ils bénéficient d’un accompagnement culturel avec Émilie Gourdon, elle est fabuleuse avec eux !

 

 

Vous avez l’art de recevoir les invités. On sait qu’en venant au CWB on va passer un moment spécial. La façon dont vous nous faites entrer dans la salle et dont vous présentez les œuvres, vous prenez le temps. Et après, le temps d’établir un espace de discussion en sortant. Ça y participe.

 

A. L. Et oui, c’est grâce à l’équipe tout ça ! C’est vrai qu’on a de la chance.

 

A. S. Sur des formes parfois émergentes, expérimentales, il y a avant et après l’événement un accueil du public qui est peut-être plus chaleureux que dans certains lieux qui apparaissent plus élitistes. C’est vraiment systématiser cet accueil qui se fait de manière informelle, sans prétention. Donc faire en sorte que les publics se rencontrent, et aussi les artistes, les professionnels, les étudiants, les plus jeunes…  Et pour les lycées ou les écoles d’art avec lesquels on a un lien particulier comme avec vous, les jeunes peuvent venir au vernissage, à la visite commentée, qui sont normalement réservés aux professionnels.

 

A. L. Avec la Mairie de Paris, j’ai fait un premier test il y a trois semaines avec les tous petits, de quatre à six ans. J’avais cinq classes. La Mairie a envoyé deux inspecteurs pour voir ce qu’était le CW-B. Ils voulaient voir quel était l’encadrement, quel était le lieu, comment on installait, comment on recevait… Et bien on a un blanc-seing pour les deux années à venir. Pour l’an prochain, on a déjà la garantie d’avoir les petits Schtroumpfs. Ca y est, maintenant Mistral gagnant !

 

 

Y-a-t-il eu des évolutions dans vos choix de spectacles, d’artistes ou gardez-vous une sorte de neutralité dans le contexte politique et social actuel ?

A.L. Je montre l’art dans sa diversité uniquement mais il y a des choses qui ne sont pas anodines. Suite aux attentats nous avons fait une soirée Charlie Hebdo, là on a eu un peu de surveillance, d’ailleurs tout le quartier était surveillé. J’ai une amie maghrébine qui me dit « Anne s’est terrible, depuis les attentats je subis le racisme en permanence ». J’ai fait des soirée en arabe ensuite au Centre, avec un chanteur tunisien, Jawa, une chance il venait d’avoir un prix en Belgique. Je me suis dit voilà ! et la présentation de cette soirée on l’a fait en français et en arabe. Tu vois par rapport à ces mouvements de société, le racisme pourrait devenir premier, élémentaire mais mon dieu non quoi... 

 

Quels sont vos projets pour l'après CW-B ?  

A. L. D'abord je voulais terminer par la rigolade. Terminons mon mandat avec les Schtroumpfs ! On va schtroumpfer ! Une exposition sur Peyo de mai à octobre 2018, qui va retracer toute la carrière du dessinateur et qui donne les clés de sa success story. 

Sinon, j’ai quatre enfants et des petits enfants, je vais aider, ils le savent mais inutile de penser que je vais être la mamie qui garde les enfants tous les mercredis ou dimanches soirs ! Ca m’emmerde ! Et je vais apprendre la reliure. J’ai des milliers d’ouvrages, ma mère était une grande lectrice, c’est elle qui m’a appris tout ça, j’ai un culte pour les livres alors je voudrais apprendre la reliure. 

Et l’autre chose, entre autre parce que j’ai encore beaucoup de projets. J’ai été très touchée par les derniers instants de ma maman en maison de retraite, de la solitude épouvantable de certaines personnes en souffrance, âgées. Si je suis en bonne santé j’aimerais aller rencontrer d’autres vieux, alors je vais voir dans le quartier où je vais m’installer à Bruxelles si je peux aider, mais ce sera simplement des visites joyeuses ! Pour certains la vie elle est pas rigolote et j’ai vu l’effet que je faisais en faisant le clown. 

 

 

 

 

 

Centre Wallonie-Bruxelles

Actuellement : exposition Peyo, du 25 mai au 28 octobre 2018